Logo AEBBLe Musée Albert-Kahn va subir une réorientation radicale
Le Monde | mercredi 14 novembre 2007

Les bâtiments sont étriqués, vétustes et moches." Tel est le jugement sans appel que porte Patrick Devedjian, président (UMP) du conseil général des Hauts-de-Seine, sur le Musée départemental Albert-Kahn, à Boulogne-Billancourt. "Ce musée manque de visibilité, le public tombe dessus par hasard en allant voir les jardins. Vu les collections, c'est un immense gâchis. Nous pouvons faire beaucoup mieux. Je veux reconsidérer l'ensemble du site."

M. Devedjian, qui a pris la tête du département il y a à peine six mois, veut donc chambouler le musée consacré au financier philanthrope Albert Kahn (1860-1940). Tout miser sur les autochromes, ces photographies couleurs anciennes qui sont le clou de la collection. Et mettre en sourdine l'humaniste Albert Kahn, un peu oublié, pour réorienter tout le site autour d'un thème plus porteur : le Japon.  Le nouveau nom du musée n'est "pas encore décidé". Ce projet ne laisse pas d'étonner l'équipe du musée et l'ancienne conservatrice du lieu, Jeanne Beausoleil : "Je suis surprise que le conseil général revienne en arrière après avoir investi des crédits très importants depuis des décennies pour développer un musée d'histoire autour de l'oeuvre d'Albert Kahn. Le musée risque de perdre son unité et sa cohérence."

Le lieu, certes, a un charme suranné. Le département a oeuvré depuis les années 1980 pour lui rendre son aspect du début du siècle, quand Albert Kahn y cultivait ses rêves de paix universelle. Pour symboliser l'harmonie des cultures, le banquier avait fait planter un "jardin de scènes" aux ambiances différentes - jardin anglais, jardin français avec roseraie et verger, jardin japonais, forêt vosgienne... Douze jardiniers s'en occupent à plein temps.Côté bâtiments, la plupart ont été aménagés pour valoriser une collection originale : les Archives de la planète. Convaincu que la guerre était fille de l'ignorance, le banquier avait financé l'envoi de reporters à travers le monde. Dans 54 pays, ils ont récolté films et photos, laissant 72 000 autochromes, 4 000 plaques stéréoscopiques, 100 heures de films. L'ensemble est en cours de numérisation, 10 % des images sont déjà consultables. En 1990, une galerie a aussi été construite pour accueillir des expositions temporaires autour de la collection. Chaque année, le musée accueille 80 000 visiteurs - un résultat honorable.Mais l'offre au public, selon M. Devedjian, "manque de cohérence". Et sans doute de sex-appeal. Qui connaît aujourd'hui toutes les facettes de l'oeuvre du visionnaire Albert Kahn ? Qui sait qu'il a financé des recherches contre les épidémies, invité des personnalités du monde entier à débattre, lancé des bourses pour faire voyager les jeunes enseignants ? La faute en revient en partie au banquier, discret au point de refuser d'être photographié. Mort ruiné en 1940, il a laissé peu d'écrits, et aucun héritier. M. Devedjian veut agir "le plus vite possible, dès 2008". D'abord, en confiant à un architecte, "japonais dans l'idéal", le soin de dessiner un nouveau bâtiment pour les autochromes. Quant aux films et aux vues stéréoscopiques, "le reste est quand même moins exceptionnel", le directeur du musée, Gilles Baud-Berthier, espère les exposer "sur un plus petit espace - si c'est possible, car on ne peut pas dépasser les 100 000 visiteurs".

Les autres bâtiments seront "reconvertis vers des éléments de la culture japonaise". M. Baud-Berthier justifie ce choix par "les rapports privilégiés d'Albert Kahn avec ce pays". Mais, pour Jeanne Beausoleil, "le jardin japonais n'était qu'un des éléments utilisés par Albert Kahn pour exprimer la diversité internationale".

M. Devedjian veut offrir au public des serres de bonsaïs. Pas n'importe lesquels : ceux de Rémy Samson, spécialiste qui négocie actuellement une donation de sa collection au conseil général. "Ça serait bien que les gens puissent aussi en acheter", ajoute M. Devedjian. La maison d'Albert Kahn sera dédiée à l'art du jardin japonais. Enfin, le parc devra inclure un jardin zen contemporain, dont "l'emplacement est à l'étude".

Ces transformations radicales s'inscrivent dans un projet plus vaste du conseil général, la "Vallée de la culture". De part et d'autre de la Seine, M. Devedjian souhaite créer un continuum culturel, naturel et récréatif qui irait de l'île Séguin au Musée Albert-Kahn. L'ensemble pourrait inclure la forêt de Saint-Cloud, que le conseil général espère se voir céder par l'Etat, ainsi que la Manufacture de Sèvres, aujourd'hui Musée national. Une façon d'adoucir, dans le département, l'image du quartier d'affaires de la Défense : "L'idée, c'est de répondre par la culture au dessèchement de l'argent."

Claire Guillot

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